Mercredi 19 juin 1940

Pendant la matinée, rien de particulier à signaler.
De 14 à 17 heures, troisième jour de vente de la viande trouvée chez Boutheron.
Les allemands circulent en ville ; ils sont corrects.
Chacun d'ailleurs se tient coi.

Jeudi 20 juin 1940

Il est reconnu plus logique de vendre la viande le matin, puisqu'elle est, de préférence, consommée à déjeuner. Les habitants ont été prévenus la veille.
Aujourd'hui, donc, et pour la première fois, la viande est vendue le matin pour ce quatrième jour de vente qui est aussi fréquenté que les jours précédents.
Mme Breuillé, bouchère, rentre à Cheny le soir. Elle est convoquée à la mairie à 19 heures pour examiner, de concert avec elle, le concours qu'elle peut apporter au ravitaillement de la population qui, par suite des rentrées, s'accroit chaque jour un peu plus.
A midi un quart, pendant le déjeuner, chez M. Letourneur, l'officier allemand et trois soldats allemands se font annoncer, Ils demandent la mairie. L'officier allemand parle le français. Je lui propose de l'accompagner. Il accepte. Il me désigne une place dans son auto, à la place d'un officier a llemand qui grimpe sur un marche-pied. A cinq, nous filons chez M. Gallois que nous surprenons au début de son déjeuner. Il est midi et demi. Plus tard, j'apprendrai que l'absence de M. Gallois qui devait être de courte durée, s'est prolongée jusqu'à 16 heures.
En voyant partir son mari à ma place, Mme Gallois est inquiète. Je la rassure de mon mieux.
Dans nos allées et venues, je rencontre M. Gallois que les habitants anxieux de nouvelles et désireux de lui raconter leurs péripéties arrêtent à tour de rôle. Je l'invite à rentrer d'urgence chez lui pour rassurer Mme Gallois.
Les allemands ont trouvé 600 kg de viande avariés provenant de l'intendance française.
Ils somment la commune de réquisitionner 12 ou 15 hommes pour creuser une tranchée spéciale et y enfouir cette viande avariée. En hommes expéditifs, ils «cueillent» sur la route trois hommes de Cheny qu'ils font monter dans leur camion pour aider à la corvée de déchargement.
Cette journée sera également marquée par l'ordre impératif donné par les allemands de débarrasser, sans délai, la route de Chablis des obstacles qui s'y trouvent et que les soldats français y avaient placés, dans l'espoir de retarder l'avancée allemande.
Pauvres petits obstacles, et combien insignifiants, comparés à la puissance et au nombre des engins de toutes sortes possédés par les allemands !
Ceux-ci ont dû bien rire de nos illusions, ancrées dans nos cœurs jusqu'à la dernière minute cependant.
Il y aurait beaucoup à écrire sur ce chapitre, mais qui que nous fussions, aurions-nous pu supposer, sur la foi des communiqués officiels français une telle pauvreté de moyens dans notre camp, et une telle profusion d'hommes, d'avions, de canons, de tanks et de troupes motorisées chez nos adversaires ?
Pour ma part, j'en reste confondu et, dois-je le dire, peiné et honteux.

Vendredi 21 juin 1940

A 4 heures du matin, arrivée à Cheny de 600 hommes et de 600 chevaux dont le cantonnement a été préparé soigneusement la veille.
Hommes et chevaux sont éreintés. Pendant plusieurs jours, à la faveur de notre retraite – débandade, le mot serait exact – ils ont parcouru 70 km par jour. Malgré ce record, ils n'ont jamais pu rejoindre leur troupe motorisée correspondante dont l'avance, entravée par aucun obstacle sérieux, a été foudroyante sur tous les points.
A 9 h 30, les allemands pillent, à leur tour, la salle des conférences qui offre un aspect de désordre inouï. Je suis à la mairie. Elle est sale, très sale même. Je la nettoie.
Pendant ma présence dans le bureau du maire, des soldats allemands pénètrent dans la salle qui donne accès dans la rue et y prennent du café en paquets (5 kg environ).Je proteste. Ils jettent leur butin dans leur auto, en refermant brusquement la porte, sans qu'un soldat allemand ait le temps de retirer son pied qui a été fortement coincé.
Peu de temps après, nouvelle visite à la mairie de quatre soldats allemands. Leur but est identique aux précédents. Ils savent qu'il y a de l'épicerie qui ferait très bien leur affaire. Je leur montre l'inscription «Rathaus». Ils s'en vont en maugréant.
Ce soir, après-dîner, vers 20 heures (heure française, comme précédemment) je prends l'air à la porte de la maison de M. Letourneur. Trois soldats viennent vers moi. L'un d'eux, en français assez compréhensible, me demande : un estaminet, de la bière et des danses.
Je lui fais comprendre qu'il n'y a rien de tout cela à Cheny. Je les conduis chez M. Carré où j'aperçois un petit attroupement. En effet, d'autres soldats allemands s'y trouvent mélangés à des habitants de Cheny. Ces soldats allemands sont gais ; ils boivent ; ils veulent fêter leur victoire. Sur le signe de l'un d'eux, ils se mettent à chanter.
Ils veulent boire aujourd'hui même et non demain, car aujourd'hui, c'est la victoire.
M. Breuillé, boucher, rentre le soir à Cheny.
Petit détail en passant : les allemands exigent, pour le lendemain, 5 l de lait pour leurs officiers. Cet ordre, comme tous ceux qu'ils ont donnés et qu'ils donneront encore, est impératif. Tant pis s'il est difficile pour les français d'y satisfaire. Ils doivent se débrouiller.

Vendredi 22 juin 1940

Matinée calme.
A 11 h 30, les allemands donnent, pendant une heure, un concert instrumental à l'angle des rues : des prés, Paul Bert et de la République.
Je n'ai pas entendu ce concert, étant de service à la mairie.
Aux dires de ceux qui l'ont entendu, il a été parfaitement exécuté.
Les allemands multiplient leurs demandes.
A 6 heures du matin, M. Gallois reçoit l'ordre de fournir 100 l de lait. Il en trouve 73, non sans difficulté.
A 17 heures, M. Gallois reçoit un nouvel ordre pour la fourniture rapide de 20 œufs et de cinq salades. M. Gallois, malgré ses démarches, n'arrive à récolter que 19 œufs.
Enfin, les allemands lui donnent des chemises à faire repasser de toute urgence.

Dimanche 23 juin 1940

Permanence à la mairie, toute la matinée, à l'exemple des jours précédents, pendant lesquels M. Bonnerot et moi travaillons à l'établissement de la carte de pain, à la réception des rentrants, des réfugiés de passage, etc.
A 17 heures, vin d'honneur chez M. Madelain auquel sont invités des membres du Comité municipal.
Cette petite réunion intime, fraternelle – la première depuis les évènements tragiques – est reposante. Elle prouve à tous notre identité de vues, notre désir et notre volonté de bien faire. Chacun s'en va réconforté, animé du même sentiment unanime : continuer à s'employer de son mieux pour le bien général de la population qui a placé sa confiance en nous, afin de la bien mériter, en dépit de toutes les difficultés.

Lundi 24 juin 1940

Début de la matinée : permanence à la mairie.
Vers 10 heures, avec Mme Burgat, je fais un saut jusqu'à Migennes pour acheter quelques spécialités pharmaceutiques nécessaires à Grand-père Leclère.
Nous voyons 2 trains de réfugiés, en longeant les voies au lieu d'emprunter la route. A leur vue, notre cœur se serre.
A Migennes, nous faisons la connaissance du curé de Laroche. Entre autres choses, il nous apprend que sa messe du matin même a été servie par deux soldats allemands et que des soldats allemands lui ont remis de l'argent pour faire célébrer des messes. Le détail a sa valeur, c'est la raison pour laquelle j'ai tenu à le signaler dans mon journal.
Le pain manque à Migennes. L'après-midi, je retourne à la mairie de Cheny.
Vers 17 heures, arrivent six réfugiés demandant l'hospitalité. Je m'occupe d'eux en les conduisant à l'école des filles où il s'installent assez bien, grâce à des matelas laissés par les allemands.
A 17 h 30, de nouveaux réfugiés arrivent. Je les fais rejoindre les premiers. Mme Burgat leur apporte 3 l de lait. Quelle joie sur leur figure. Je pleure avec eux.
Dans le groupe de réfugiés, se trouve une dame enceinte. Je lui offre un lit dans une maison, mais elle préfère rester avec sa famille à l'école des filles. Je suppose que la peur n'est pas étrangère à sa décision.
A 19 heures, réunion habituelle du Comité municipal à la mairie.
De minuit à 1 heure du matin, sonnerie des cloches à l'église pour les allemands. Surprise générale de la population qui n'a pas été prévenue de cette manifestation inoffensive, destinée à fêter l'armistice signé entre la France et l'Allemagne. Tous connaîtrons cette raison demain par les allemands eux-mêmes.

Mardi 25 juin 1940

Matinée, permanence à la mairie, après-midi, idem.
A 19 heures, réunion habituelle du Comité municipal.
Les allemands ont donné l'ordre à M. Gallois de faire sonner les cloches de l'église pendant 5 jours consécutifs, à raison d'un quart d'heure, de 11 heures à 11 heures 15 (heure française).
Mécontentement général de ceux qui apprennent ce nouvel ordre.
Le préposé à la sonnerie des cloches, qui est un ancien combattant de la grande guerre, s'y refuse. Ce sont le garde-champêtre et un garçonnet qui s'en chargeront.
Cette sonnerie, pendant cinq jours, a pour but de fêter la victoire allemande.
Le Comité municipal décide :
- de faire aider à la culture les hommes de Cheny qui ne travaillent pas,
- de faire distribuer à la population un peu d'oignons et un peu d'ail.
Il est signalé au Comité municipal que la viande a été vendue ce matin, de façon très, très rapide. A 10 heures, il ne restait plus de viande chez les deux bouchers, ce qui ne s'était pas encore produit.

Mercredi 26 juin 1940

A 7 h 15, Mme Gallois accourt à la maison pour me signaler que les allemands ont découvert mon auto que j'avais remisée dans une des granges de M. Gallois, et qu'ils vont s'en emparer.
Je pars aussitôt chez M. Gallois.
Je n'entrerai pas ici dans le long détail de ma discussion avec eux. Ces discussions ont durée toute la matinée. Elles se sont, grâce à Dieu, terminées en ma faveur : la Kommandantur, à laquelle je m'étais adressé, ayant décidé de me laisser ma voiture.
Quelle journée remplie d'émotions pour moi !